le 45 janvier (nouvelle, partie 1)

Comme promis dans la publication précédente, je vous livre une nouvelle humoristique de mon cru sur les aléas de St Valentin (en 3 parties).

Première partie

Saint valentin

Le 45 janvier

Quelque part en France mais pas n’importe où, à un carrefour non commercial précisément.

Adossé au feu rouge côté sud, un jeune homme débonnaire malgré une coiffure aux cheveux longs arrangés par un vent capricieux, arbore une pancarte avec la mention : je vais par là.

Il accompagne sa sollicitation au voyage d’un sourire enjôleur et charmant. Un look de surfeur de vaguelettes complète sa panoplie d’auto-stoppeur rompu à l’exercice.

Pour l’heure, il est bredouille, les automobilistes feignent de l’ignorer, à la Parisienne, à moins que sa destination ne diverge de leur parcours. Il met à profit l’attente pour visiter à l’œil le site de son siège. Rien que du classique, une croisée des chemins banale ; quatre routes se rejoignent pour former le cœur local du trafic, régulé donc, par quatre feux rouges dont deux verts. Sur la sortie de ce qui ressemble fortement à l’aorte du coin au nord, il remarque avec surprise la présence opportune d’une charmante demoiselle, munie également d’un panneau. Quitte à échanger les routes autant échanger les conversations, pense t-il logiquement.

Il se rapproche de l’auto-stoppeuse avec une circonspection calculée, cool et nonchalante dans la série surtout ne pense pas que je vienne te draguer. Sur la pancarte féminine : je vais par ici.

Il s’adresse à elle :

– Salut, je m’appelle Paul, ça fait longtemps que tu poireautes ?

En lui faisant face, elle dévoile un visage que l’on croirait volontiers photoshopé, partiellement dissimulé sous des boucles brunes ondoyant sensuellement sous la brise. L’effet est immédiat, Paul peine à la regarder, aveuglé par cette lumière impromptue sans y avoir été préparé.

– Salut aussi ! Moi c’est Aurore. Ça fait vingt minutes que je fais le pied de grue, ça mord pas trop par ici, répond-elle peu farouche.

– Tu es en balade ou la ballade qui est dans l’air t’invite au voyage ? Ose Paul, faussement désinhibé.

– On ne me l’avait jamais faite celle-là, tu es le troubadour des ronds-points. Je rigole, je vais voir des amis puis je fais escale le quatorze février à la Ville, et toi ?

– C’est dingue, tu ne vas pas me croire, mais moi aussi j’ai des amis. Ceci dit, ce n’est pas la raison de mon déplacement qui est plutôt d’origine familiale. Et le plus dingue c’est que je n’avais pas prévu d’aller à la Ville mais que je viens de changer d’avis et, pour le même jour que toi. Lâche t-il avec une teinte rougeoyante.

– Ah oui, c’est dingue en effet, tu n’y vas pas par quatre chemins, c’est le carrefour qui te fait de l’effet ?

– Désolé, ça ne me ressemble pas, les mots sont sortis tout seuls ou alors, tu es ventriloque et tu t’es servie de moi.

Ha ha, toi tu t’assumes. Finalement, je ne vais pas aller à la Ville le jour dit…non, je déconne. Lui rétorque t-elle d’une moue ravageuse. J’irai avec plaisir.

Merci de m’avoir éviter la crise cardiaque, mon ego est particulièrement susceptible.

Une voiture s’arrête :

– Je vais par ici Mademoiselle, si vous voulez, je vous emmène ! S’exclame un vieux monsieur ascendant papy.

– Je te donne rendez-vous le quatorze février donc, au Grand Café à 19 heures si tu es d’accord, soumet Aurore à Paul avec une complicité ludique.

– J’y serai, répond-il émoustillé.

La voiture, le Papy et Aurore s’évanouissent au loin avec l’augure du feu vert.

Le jeune homme est chamboulé ; Il est fou de coudre… il a eu le coup de foudre. Son attention bloquée sur Aurore annule toute temporalité, refrène toute tentative du sablier à l’égrener au point qu’une demie heure inexistante plus tard un véhicule l’emporte par là.

Les automobilistes, leurs protagonistes et le cortège de leurs pensées entremêlées voyagent physiquement vers leurs destinations respectives et mentalement autour de la date mythique.

Un accident ou plutôt un choc émotionnel foudroyant s’est produit à ce carrefour, qui n’a pas épargné nos tourtereaux, dorénavant reliés par le fébrile rendez-vous dont le rapprochement accroît la température. La réciprocité de leur attachement subit est flagrante.

Chacun, chacune honore l’objet de sa villégiature par sa présence mais le cœur accaparé par ce jour tant décrié de la Saint Valentin, créant ainsi une indicible attente jusqu’à son échéance.

La ville se met sur son trente-et-un, malgré que ce soit le quatorze, pour accueillir dignement et surtout commercialement la fête des amoureux et du chantage affectif. Les journaux et commerces en font leurs choux gras, les petits plats iront dans les grands. Le jour J resplendit comme Jamais.

Aurore ne manque pas à l’appel, elle inspecte sa montre qui affiche dix-huit heure cinquante-cinq. Elle s’empresse de gagner le Grand Café puis pose promptement son fessier à une place stratégique lui permettant de guetter l’arrivée de Paul. Elle met un point d’honneur à la ponctualité du point nommé, un point c’est tout. Cependant, il n’est pas là, elle laisse filer les dix-sept minutes trente-trois réglementaires du savoir-vivre et du savoir-attendre puis quitte, désappointée, ce lieu de marasme.

De son côté, le jeune homme se rapproche dans la voiture de son hôte mobile. Soudain le véhicule se dérobe de la trajectoire annoncée et contraint le chauffeur à l’arrêt d’urgence.

Zut ! Une crevaison ! Soupire Paul.

Il s’angoisse, il risque un conséquent retard et même un retard inenvisageable.

– Puis-je vous aider ? Lance t-il comme un SOS.

Sur ces instances insistantes les deux s’apprêtent à changer la roue beauceronne, plate d’horizon.

A l’ouverture du coffre et après farfouille minutieuse, le verdict tombe : pas de roue de secours.

C’est un véhicule moderne et qui dit moderne dit lourd ; les options à foison ont un poids et pas seulement sur le portefeuille. Et qui dit lourd dit allègement et oui, c’est lourd ! Donc pas de roue de secours. Direction boîte à gants, saisie du manuel du conducteur version trois-cents pages multilingues, choix du Français, chapitre roues, verset entretien, alinéa crevaison, réponse : bombe anti-crevaison rangée avec les outils dans le coffre. Retour à ce dernier, c’est bon, bombe découverte. Lecture sommaire des instructions puis installation sur la valve de la roue. Le liquide passe dans le pneu comme convenu mais s’échappe pour moitié, gluant et mousseux.

– Il faut resserrer la valve pour éviter ce problème, s’exclame Paul, irrité.

Après quinze secondes, plus de liquide, à cause de la fuite, le pneu est gonflé à minima.

– Euh…Il fallait secouer énergiquement la bombe afin qu’elle se vide complètement, c’est marqué dessus, souligne Paul, qui cache son agacement.

Sa montre le fustige de reproches, elle indique dorénavant : retard ! Retard ! Retard !

Ils repartent vers une station, à très très basse vitesse, il faut rapidement rétablir la bonne pression.

Cette besogne leur vole trente minutes.

Une fois la Ville enfin atteinte, Paul s’éjecte de la voiture avec moult remerciements et court en direction du Grand Café. A ce stade, bien qu’il s’agisse d’une place, il est dix-neuf heures quarante.

Quand il pénètre l’établissement, pas d’Aurore en vue. A sa décharge, il n’est pas facile de détecter une aurore à cette heure-ci.

© Cébéji

partie 2 mardi 29 octobre 2019.

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