Le 45 janvier (partie 3)

Dernière partie

Saint valentin

Le lendemain, dans une cabine…dans une chambre de l’établissement, Paul ouvre un œil et environ trois secondes après, l’autre, le temps de se remémorer avec courage la chronologie des événements. Il laisserait bien ceux-là enfouis encore quelques heures dans son inconscient, mais non. Positionné sur le dos, légèrement relevé, l’assiette l’invite à soulever le drap pour contempler les dégâts, illustrés en la circonstance par un gros plâtre enserrant par le haut et le bas son genou meurtri par deux fois. Il se rend à la raison, qui n’est jamais très loin, toujours triomphante après coup (ou œdème) et, par défaut, accepte son sort autant que faire se peut. Il en profite alors pour détailler son environnement immédiat. C’est une chambre classique pour ce genre d’endroit, à deux lits et donc, logiquement, à deux patients. Et justement, l’autre couche n’est pas lit vide puisqu’au contraire, elle abrite la pensionnaire Aurore qu’il ne voit pourtant pas car un voile pudique ou plutôt une sorte de paravent tissé de confidentialité est tendu entre eux. Cette tension s’ajoute au paroxysme de la sienne. En face de lui, un rappel du règlement intérieur et des consignes de sécurité, parangon administratif d’une ambiance réussie. A portée de main, il peut accéder à une commande d’aide en cas de besoin pour appeler le personnel ou pour compléter l’animation festive. La séparation qui lui bouche la vue et titille sa curiosité l’interpelle, symbolisant en quelque sorte, une invitation à la transgression. Il tend son bras gauche pour vérification, et effectivement, le rideau coulisse. Il se dit que s’il peut l’atteindre à sa convenance c’est qu’il a le droit d’en disposer à son gré, c’est juste un élément occultant, pour la lumière vraisemblablement. Il n’en fallait pas plus que cela pour qu’il l’ouvre d’un coup sec. Et c’est là véritablement le choc post-traumatique, pourtant, malgré la stupéfiante et sidérante déconvenue, il en est presque heureux.

Il n’ose pas la réveiller, rien que l’idée l’épouvante.

Aussi, il attend mais il attend avec une impatience carabinée, apte à la tirer de son sommeil. Durant ce supplice, il réfléchit laborieusement à la teneur du discours qu’il sera amené à tenir à son éveil, à la plaidoirie qu’il délivrera en vertu de son possible amendement. Les muses le boudent, aucune inspiration ; l’émoi encourage préférentiellement les phrases imbéciles et les maladresses. Nécessité oblige, il s’y contraint à nouveau, compulsivement, sans résultat probant. Soudain, il stoppe brusquement sa machinerie mentale, frissonnant et stressant pour cause de bruit suspect émanant du lit pas vide. L’alerte provient en effet du tressaillement de la paupière gauche de la jeune fille.

Paul se fige, en mode pause, souffle coupé, limite infarctus ; il reprend sa respiration tant bien que mal, haletante et silencieuse à la fois, le zoom sur le visage d’Aurore pour être prêt au cas où.

Mais prêt à quoi ? Il n’en sait rien mais il est prêt tout de même.

A cet instant, elle émet un gémissement délicat et discret durant l’exercice d’haltérophilie oculaire qui consiste à ouvrir de très lourdes paupières. Elle semble calme, encore enténébrée, pas encore connectée au tangible. Une bouffée de respirations amples achève son retour à la réalité, son incarnation consommée, ponctuée par un bâillement final du plus bel effet. Une démangeaison faciale inopinée qu’elle souhaite soulager banalement et instinctivement, la renvoie à un refus sec de son bras, résistant pour immobilisation plâtrière. C’est l’ultime signal du rappel de l’imbroglio et ce, dans la confusion totale

Paul lâche, à l’acmé de sa créativité un :

– ça va ?

Aurore se tourne vers lui interrogative, sous l’emprise de l’étonnement d’abord puis d’une profonde colère ensuite. Elle ne dit mot, aucune phrase en magasin à l’exception des insultes, notamment celles des fonds de tiroir, les pires.

Il accuse le coup, œdème affectif en vue cette fois. L’atout culpabilité soit le revers de la punition, le pousse à refaire une tentative :

– Laisse-moi une chance de t’expliquer, s’il te plaît, après tu me maudiras si tu veux. Susurre t-il avec une intonation implorante sur le « s’il te plaît ». Le surfeur de vaguelettes s’en est allé, reste le prieur pénitent.

Son oraison a payé, sans doute les deniers du culte, car Aurore réagit enfin, sur un ton néanmoins intimidant :

– Essaie toujours !

– Euh…voilà…j’étais crevé quand l’heure tournait en retard rendez-vous pas de chance speed dating pris en flagrant délit course et boum, vomit-il sans retenue, d’un seul tenant comme si sa vie était comptée. Je me reprends, il respire difficilement, joue le sketch involontaire mais inénarrable de l’étouffement et de l’angoisse réunis, bon, voilà…J’étais à l’heure mais la voiture qui m’amenait a crevé, nous avons été obligé de changer la roue, résultat, je suis arrivé trop tard au Grand Café, tu n’étais plus là. Alors par dépit, je t’ai attendu quand même sans savoir qu’ils y avaient organisé une soirée « speed dating » ce qui m’a valu la visite d’une nana. J’en avais rien à ficher de cette nana moi, je lui ai expliqué l’histoire et pas de bol, c’est ce moment que tu as choisi pour zyeuter par la baie vitrée, les boules….Donc je suis parti en courant pour te rattraper puisque tu n’as rien voulu savoir et là, l’accident bête, je suis vraiment désolé, ponctue t-il.

La narration n’est pas parfaite, il n’a pas reçu à temps la dépêche de l’AFP mais elle a le mérite d’exister malgré son contenu approximatif, maladroit, au vocabulaire pauvre et surtout dans un débit qui frise l’apnée. En revanche, elle traduit bien l’authenticité et la sincérité d’une émotion à fleur de peau qui revendique la révision des faits et la réintégration immédiate de son honneur.

– Voilà…je tenais à le dire, c’est la vérité, rajoute t-il pour combler le silence de sa réponse. Tu as le droit de m’en vouloir, de ne plus me parler, je peux comprendre mais le plus difficile à exprimer et à mon sens le plus important, c’est que…

La batterie de sa voix s’est déchargée en une fraction de seconde ou peut-être un court-circuit a coupé le son…

– Vas-y ! Dit ! c’est quoi le plus important ? Réclame Aurore, libérée de sa bouderie et apostrophée par ce mystère dont elle espère secrètement connaître l’enjeu.

La réponse se fait désirer, probablement due au délai de rechargement et au courage qu’il lui faut rassembler, parti dans des contrées inexplorées. Finalement, d’un filet quasi inaudible :

– Euh…je suis réellement désolé pour tout ça, surtout parce que…parce que…parce que…je ne pense qu’à toi…Je sais que ça fait un peu niais mais je crois que j’ai grave craqué sur toi, dans tous les sens du terme d’ailleurs, conclut-il en esquivant son regard, tout fragile, tout petit.

Aurore ne dit rien. Elle installe un climat froid sans interprétation possible auquel il s’était préparé avec une trop courte anticipation. Son blindage tout frais craquelle, laisse entrevoir des failles, notamment une mine déconfite, blafarde, diaphane telle la phase terminale d’une maladie incurable.

Un frêle toussotement brise l’omerta, forme d’introduction qu’Aurore instille pour rétablir le courant.

– Eh ? Lance t-elle.

Pas de réplique du concerné.

– T’es gonflé et pas que du genou ! En admettant que tu dises vrai, tu m’as tout de même envoyé à l’hôpital après un retard irrespectueux et inqualifiable, sans un message ni un coup de téléphone !

– Je n’avais pas ton numéro de téléphone, murmure Paul, pas fier.

– Oui, c’est ça, c’est facile ! Tu aurais pu m’écrire au moins.

– ??????, fait Paul.

– Non, je déconne, fallait que je me défoule un peu, un trop plein d’émotions sans doute. Excuse-moi.

– Je comprends mais vas-y mollo quand même.

– J’ai connu moins brutale comme Saint Valentin mais de toutes celles que j’ai connues, c’est sûrement celle qui restera gravée dans les annales de ma mémoire.

– Tu m’étonnes, en attendant elle me laisse un arrière goût désagréable dont j’ai du mal à me défaire, rajoute Paul.

– Je vais arranger ça… car quand je parle de brutalité, je ne parle pas de l’accident mais de notre rencontre…le coup de foudre, c’est brutal…

© Cébéji

partie 1, partie 2

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